Il est tombé dedans, comme on dit à Abidjan. Sans avoir vraiment planifié les choses au départ. Mais grâce à son courage, des initiés et adeptes de croco se frottent les mains aujourd’hui. Et les amateurs de la bonne chair s’en lèchent les babines. Visite au crocodile dundee de Jacqueville, à quelques kilomètres à l’ouest d’Abidjan.

Dans la cour, rien d’extraordinaire au premier coup d’œil. C’est une cour comme les autres au quartier SICOR de Jacqueville. D’un modèle uniforme, ces logements ont été construits par l’État ivoirien pour accueillir les employés de la Société Ivoirienne de Coco Râpé (SICOR), unique usine de transformation de noix de coco en Afrique de l’ouest.

Allongé sous une paillote qui jouxte sa maison, Vincent Kouadio profite de l’air frais, au milieu de la journée, en cette période de grosse canicule. Un peu comme… un crocodile. Est-ce parce qu’il héberge ces reptiles chez lui que l’homme a fini, lui aussi, par adopter leurs habitudes ?

Vincent est « chasseur » de crocos. Du moins, il l’est devenu, un peu malgré lui. En dehors de son boulot à la SICOR, ce père de famille consacre ses heures à l’entretien de son champ de manioc et, surtout, à la pêche. Il installe des nasses dans les marais pour capturer des poissons qu’il vend, afin d’arrondir ses fins de mois.

Un matin, lorsqu’il va visiter ses pièges, il fait une étonnante découverte. Un crocodile est empêtré dans les filets ! Au lieu de prendre ses jambes à son coup, il décide de neutraliser l’animal. « Tu es seul en brousse avec cet animal, tu vas appeler qui au secours ? C’est loin de la ville. Soit, tu le tues, soit, tu te bats pour le maîtriser et l’emmener à la maison. Ça dépend de toi », dit-il.

Mais comment s’y prendre ? La morsure d’un crocodile est capable d’amputer un membre. Heureusement, Vincent a affaire à un crocodile nain. Cette espèce foisonne dans les marécages de Jacqueville et ses environs. Leurs habitats naturels sont les marais où ils chassent leurs proies. Les crocodiles nains sont plus petits que les crocodiles marins, les caïmans et alligators qui peuvent mesurer plus de 5 mètres et peser jusqu’à 800 kilos ! Ceux-ci vivent dans les fleuves, les lagunes et la mer. Le crocodile nain mesure environ 2 mètres, pour 40 kilos.

Ce jour-là, Vincent parvient à tuer l’animal. Mais il était loin de s’imaginer que cette prise n’était que la première d’une série. En effet, chaque fois qu’il place ses nasses, les crocodiles viennent dévorer les poissons et les grenouilles pris dans les mailles des filets. C’est ainsi qu’ils se retrouvent eux aussi pris au piège.

Vu l’abondance des crocos par ici, l’homme, devenu ainsi chasseur de crocodiles, décide d’aménager un petit enclos près de sa maison pour accueillir ces grands sauriens. Car désormais, il les capture vivants. Ensuite, il peut les revendre aux restaurateurs et amateurs de viande exotique. Et ça marche ! La viande de crocodile est demandée, aussi bien par des curieux que par les habitués. La chair est blanche, tendre, délicieuse…

C’est depuis qu’il était petit que son père lui a appris à tisser les nasses, au village, à Alépé. Mais pour lui, cette activité est loin d’être rentable. « On fait ça pour avoir un peu d’argent, sinon ce n’est pas du travail », fait-il remarquer. Il nourrit ses reptiles une fois par semaine, le lundi. Généralement, c’est du poisson au menu pour tous, les petits crocos comme les grands.

Quand les restaurateurs viennent les acheter, les prix varient en fonction de la taille et du temps d’entretien de l’animal. « Lorsque quelqu’un veut de la viande, je tue moi-même le crocodile, je l’apprête et il l’emporte. Mais si la personne veut l’animal vivant, je l’attache pour lui. Pendant le transport, il faut couvrir ses yeux pour ne pas qu’il soit stressé. Sinon il s’énerve. (…) En général, ils n’aiment pas le bruit. Ils sont toujours calmes comme vous voyez ».

Dans l’enclos, les reptiles s’entassent dans un petit espace, parfaitement immobiles. À côté, il y a un petit bassin d’eau. Quand il fait chaud, les reptiles y descendent. Et lorsqu’il fait froid ils remontent. Ce sont des animaux à sang froid, ils doivent humidifier leur peau régulièrement, afin de maintenir une certaine température.

Comment les capture-t-il ?


Dans la brousse, pour capturer un crocodile, Vincent a sa petite technique, certes rudimentaire, mais qui semble efficace. « Quand tu mets un bâton dans sa gueule, il le mord. Tu peux donc l’attraper à ce moment-là, parce qu’il maintient ses mâchoires fermées sur le bois », révèle-t-il. Il se sert ensuite d’une corde pour attacher la gueule et les pattes.

Parfois, il arrive que des serpents se fassent prendre dans les nasses. « Certains sont venimeux, leur morsure peut te tuer. Des fois, c’est une vipère ou bien un python… Il y a des clients qui les veulent vivants. Or, il peut te mordre si tu ne sais pas l’attraper. Dans ce cas, et si personne ne sait de quel côté tu te trouves dans la brousse, tu peux mourir là-bas. Parce qu’on ne sait pas où tu as placé tes nasses. C’est ce qui explique que des gens disparaissent, on les cherche et c’est longtemps après qu’on découvre leur corps ».

À en croire le « Crocodile Dundee » de Jacqueville, les crocodiles qu’il capture dans les marais ne sont pas comme les caïmans, les crocodiles marins et les alligators dont la bile est un poison. « Les crocodiles que je garde ici, leur bile n’est pas mortelle. C’est la bile des caïmans et des alligators qui tue. Mais une fois que tu fais bouillir la viande, le poison n’a plus d’effet, même s’il a touchée la chair», rassure Vincent. Avant d’ajouter que « chaque année, les caïmans avalent un petit caillou. Le nombre de cailloux que tu trouves dans son abdomen correspond à son âge » !!

F. Yéo

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